32- Le mancenillier
Après ce long exposé fait par Charlotte, une petite récréation était bien nécessaire, ne croyez-vous pas ?
Il avait été question des pointes de flèches que les Caraïbes empoisonnaient en les trempant dans une sorte de lait préparé avec la sève du mancenillier.
Casimir
avait repéré, à l’extrémité nord de la seconde plage, celle qui s’étendait après la mangrove, un groupe d’arbres qui ressemblaient assez à la description que l’on fait des mancenilliers.
Ils partirent tous les trois examiner de plus près ces arbres.
Oui, c’était bien des mancenilliers.
Le mancenillier est un arbre assez ordinaire, ressemblant à un pommier, avec un tronc gris. Il est le plus souvent petit, plutôt un arbuste, mais il peut aussi atteindre 20 mètres. Il pousse en bordure des plages sableuses de toute l’Amérique centrale et des Antilles. Nom latin : Hippomane Mancinella. Sa famille est celle des euphorbes, ce qui veut dire que sa sève est un latex.
Attention, c’est « l’arbre de la mort » ! Tout en lui est toxique. C’est même l’un des arbres les plus toxiques du monde. Tout en lui contient un poison : son tronc, ses branches, ses feuilles, ses fruits. Simplement toucher son tronc peut provoquer une brûlure. La sève blanchâtre qui s’écoule dès que l’on casse une seule de ses feuilles est encore plus active.
Mais ses fruits sont encore plus redoutablescar ils ressemblent à de petites pommes d’une couleur jaune vert. Ils exhalent une agréable odeur de citron qui parfume l’air et incite à les cueillir. Danger extrême ! En manger un seul peut être mortel.
Autre danger de cet arbre : sans même y toucher, mais en se couchant à son ombre, on risque, en cas de pluie, de très graves brûlures. L’eau ruisselant sur les feuilles se charge en poison et devient aussi corrosif que de l’acide chlorhydrique.
A la Martinique, où ces arbres sont nombreux, on peint autour de leurs troncs un cercle rouge. Un point positif cependant : son bois est très dur, d’un très beau grain, et de ce fait utilisé en ébénisterie.
Quant à l’usage qu’en faisaient les Caraïbes pour empoisonner leurs flèches, il était limité aux actions de guerre. Ils se gardaient bien d’empoisonner les flèches qu’ils utilisaient pour la
chasse.
Ils étaient, soit dit en passant, d’une habileté incroyable avec leurs arcs, parfaitement capables d’atteindre un oiseau en plein vol, ou un poisson à la surface de l’eau. Le poisson touché
cherchait à fuir mais le pêcheur plongeait et le rattrapait à la nage. (Casimir avait bien essayé cette méthode pour attraper des poissons, mais sans aucun succès, il s’était contenté d’utiliser
les lignes trouvées dans l’avion).
Le mancenillier ne donne peut-être pas une image très douce de la nature, mais « c’est sa nature » d’être ainsi, et le tout est, dans la nature, de savoir ce qui est dangereux.
C’est tout aussi vrai pour la haute montagne : elle est superbe, mais on peut s’y tuer très facilement si on y fait n’importe quoi.
Connaissez-vous l’histoire du scorpion qui voulait traverser une rivière ? Non ?
Et bien il demande à une grenouille de le porter sur son dos. La grenouille ne veut pas : « Tu es un scorpion, il est dans ta nature de piquer, et tu ne pourras
pas t’en empêcher ». Le scorpion promet de ne pas le faire et réussit à convaincre la grenouille. Il grimpe sur son dos et elle entreprend la traversée.
Lorsqu’ils sont au milieu
de la rivière, le scorpion ne peut plus résister à son envie et pique la grenouille. « Tu vois, je te l’avais bien dit ! » gémit la grenouille. Elle meurt et coule, et le scorpion
se noie.
La morale d l’histoire ? Il n’y en a pas : la nature n’a pas de morale. Mais elle a une logique. A l’homme de connaître cette logique pour régler son comportement.
Ce qui est rassurant avec la nature, c’est de savoir qu’un mancenillier n’est pas un pommier. On peut se fier à l’un comme à l’autre.
Ce qui est inquiétant avec les hommes, c’est qu’un père de famille, très tendre avec ses enfants , avec son chien, sa femme ou son poisson rouge, puisse, dans le moment qui suit, jeter des enfants juifs dans un four crématoire, ou ouvrir d’un coup de lance le ventre d’une femme Arawak.
Cette possibilité n’est-elle pas profondément troublante ?
Toutes
ces pensées s’entrechoquaient dans la tête de Casimir. Dans celle de Sophie aussi sans doute.
Tout ce que Charlotte leur avait
appris concernant l’intrusion des Européens en Amérique, ce déferlement d’injustice et d’incompréhensible férocité, cette cupidité poussée à un point tel qu’un être humain pouvait être massacré
s’il gênait tant soit peu une volonté d’enrichissement ou de domination, oui, tout cela avait bien du mal à prendre une place logique dans sa pensée.
La
panique naît, dit-on, lorsque la terre tremble, faisant disparaître tout repère stable, toute possibilité d’orientation dans l’espace. Casimir percevait en lui comme un « tremblement de
l’esprit » qui le plongeait dans un trouble aussi profond.
Ce qui le troublait le plus n’était pas tant de penser que puissent exister « des hommes comme ça ». C’est un peu facile de « projeter » en tel ou tel la possibilité de devenir un barbare. C’était bien plutôt le sentiment qu’en lui-même existait cette possibilité.
N’avait-il pas lui-même bien souvent choisit d’œuvrer uniquement à la satisfaction de ses désirs (de tous ordres) sans se préoccuper le moins du monde des souffrances que son comportement
allaient provoquer chez d’autres ?
Et encore aujourd’hui,
lorsqu’il prétendait (ou seulement pensait) « aimer » quelqu’un, son « amour » n’était-il pas surtout une façon d’assurer son propre confort, d’entretenir les sources de
satisfactions narcissiques auprès desquelles il avait l’habitude de se désaltérer, de ménager le cocon affectif qui lui était indispensable ?
C’est alors que Charlotte leur montra un morpho bleu, posé sur une branchette de mancenillier. Ce papillon se rencontre dans toutes les forêts d’Amérique centrale, en particulier au Costa Rica, au Guyana, en Guyane française, au Suriname et au Venezuela. Il est moins fréquent dans les îles des Antilles.
Mais celui-ci s’était posé là, sur une des branches de cet arbre redoutable, comme une énigme.
30- Le capitaine Bligh et l'arbre à pain.
Charlotte
ayant expliqué comment était venue aux Britanniques l’idée de planter des arbres à pain dans l’île de la Jamaïque, le champ était maintenant libre pour Sophie !
C'est
maintenant Charlotte qui se faisait attentive, et Casimir continuait, lui, à ouvrir grand ses oreilles.
« Depuis les voyages de Cook, on savait que cet arbre remarquable poussait à Tahiti, mais il était impossible de le reproduire en semant ses graines : il n’en a pas. Il fallait utiliser des petits plants. Une expédition fut décidée et un certain William Bligh fut chargé par la Royal Society de se rendre à Tahiti pour y recueillir des plants et les amener en Jamaïque.
William Bligh était un excellent marin : il avait fait ses classes, si l’on peut dire, en secondant James Cook lors de sa troisième (et dernière) expédition. Il se vit attribuer le commandement du « Bounty » : une petite frégate de 250 tonneaux, longue de 26 mètres, d’un tirant d’eau de 3 mètres 50.
Bligh
fit raccourcir les trois mâts et alléger le lest pour pouvoir affronter le Cap horn. Un local fut aménagé à l’intérieur du bateau pour transporter les plants d’arbre à pain, dont
le plancher fut doublé de plomb pour pouvoir arroser ces plants. Un système de tuyaux fut installé pour récupérer l’eau d’arrosage et la recycler.
Puis il recruta un équipage de 44 marins.
Le 23
décembre 1787, il leva l’ancre. Arrivé à la pointe sud de l’Amérique, il essaya, durant un mois entier, de franchir Cap Horn. En vain.
Rebroussant chemin, il passa le Cap de Bonne Espérance, fit une escale en
Tasmanie, pour arriver, enfin, à Tahiti, à la Pointe Vénus, le 26 octobre 1788, c'est-à-dire dix mois après son départ, au terme d’un voyage de
plus de 50.000 kilomètres.
Quel soulagement pour l’équipage ! Mais le voyage avait pris trop de retard : la saison propice au prélèvement des plants d’arbre à pain était passée. Il fallait attendre six mois entiers. Ce n’était pas pour déplaire aux marins qui trouvèrent largement de quoi se distraire, et de quoi oublier la discipline de fer qui régnait à bord du Bounty.
Les six
mois s’étant écoulés, les plants furent installés dans le bateau avec le plus grand soin, dans des pots ou des petits paniers, 1015 en tout. . Avec d’importantes réserves d’eau, nécessaires pour
arroser les précieux plants pendant le long voyage de retour.
Le 4 avril 1789 (En France
on venait d’élire les députés aux Etats Généraux) le Bounty appareilla, faisant route vers l’Ouest, pour passer le Cap de Bonne Espérance et faire voile vers la Jamaïque : destination des
plants.
Mais Bligh n’était pas
content.
Il s’était mis dans la tête de faire le tour du
monde. C’est pourquoi il avait, à l’aller, essayé de passer par le Cap Horn. Une idée lui vint alors … et si maintenant il passait par le Cap Horn, il l’aurait quand même fait, ce tour du
monde ! Dans l’autre sens, voilà tout.
Après 23 jours de navigation vers l’Ouest, le 27 avril, il annonça à l’équipage sa décision : faire demi tour et cap à l’Est. Cette fois, on allait le passer, ce satané Cap Horn !
Pour les marins, c’était un coup de massue. Ils se rappelaient les souffrances qu’ils avaient endurées à l’aller.
Alors que le Bounty revenait vers Tahiti, dans la nuit du 28 au 29 avril, l‘équipage, commandé par Christian Fletcher, s’empara de William Bligh et du bateau.
Ce Fletcher n’était pas un
mauvais garçon : dans la journée du 29, il fit monter Bligh dans une chaloupe, avec 18 hommes qui lui étaient restés fidèles, et huit jours de vivres. Une façon de leur accorder une petite
chance de s’en tirer.
En huit jours il était possible, pour ces dix neuf hommes, de gagner l’île de Tofoa, dans l’archipel des Tunga. Mais cette île était contrôlée par les Espagnols. Si Bligh s’y était
rendu, il aurait été probablement obligé d’y rester plusieurs mois avant d’y être récupéré par un navire Britannique et de pouvoir retourner à Londres. Beaucoup trop long à son goût.
Il voulait avertir
l’Amirauté plus rapidement afin qu’un bateau soit envoyé à la poursuite des mutins. Aussi prit-il la direction de l’île de Timor. Une entreprise qui semblait irréalisable puisque cela
signifiait parcourir plus de 6.700 km à la rame, avec une chaloupe de 7 mètres de long, non pontée, surchargée, en ne disposant de
nourriture et d’eau que pour une semaine, et ce sans carte ni boussole !
C’est alors que se révélèrent les qualités exceptionnelles de ce marin. Naviguant de mémoire au travers du Pacifique, déjouant les pièges de la Grande Barrière de corail, triomphant des tempêtes, William Bligh parvint, le 14 juin 1789, après 46 jours de traversée, au but qu’il s’était fixé.
A Paris la Bastille n’était pas encore prise, mais William Bligh venait de réaliser, lui, un des plus grands exploits de toute l’histoire maritime.
Les mutins furent pris en chasse. Certains, ayant choisi de rester à Tahiti (auprès des belles Tahitiennes) furent pris, jugés et pour la plupart pendus. Les autres se cachèrent dans l’île de Pitcairn, à 2000 km à l’Est de Tahiti, mais ça, c’est une autre histoire.
En 1792, William Bligh revint à Tahiti sur une autre frégate : « la Providence », avec la même mission, qu’il mena cette fois à son terme. Les plants d’arbre à pain refusèrent toutefois de pousser en Jamaïque. On en planta par contre avec succès dans l’île de Saint-Vincent, et depuis l’arbre est présent dans la plupart des îles de la région.
A
propos de l’impossibilité d’acclimater l’arbre à pain en Jamaïque, un fait semblable, quoique inverse, est digne d’être remarqué. En Jamaïque pousse un autre arbre, le « pimenta
dioica », de la famille des myrtacées, dont les fruits sphériques ressemblent beaucoup au poivre, d’où son nom de « poivre de la
Jamaïque ».
Ce
« poivre » (qui n’en est pas un) est à l’origine d’une épice que l’on appelle « quatre épices », car sa saveur rappelle à la fois celle du poivre noir, du clou de girofle, de
la cannelle et de la noix muscade. En Angleterre on l’appelle « allspice ». Or ce qui est curieux, c’est qu’on a planté cet arbre dans d’autres pays tropicaux, où il a accepté de
pousser, par contre il ne donne des fruits que s’il pousse en Jamaïque.
Ce caprice d’un végétal consolait Casimir : il n’avait jamais bien réussi à cultiver du thym dans son jardin du Gâtinais.