Vendredi 14 août 2009 5 14 /08 /Août /2009 23:48

                                 

                                      32- Le mancenillier




                               Après ce long exposé fait par Charlotte, une petite récréation était bien nécessaire, ne croyez-vous pas ?

 

                                Il avait été question des pointes de flèches que les Caraïbes empoisonnaient en les trempant dans une sorte de lait préparé avec la sève du mancenillier.
                                Casimir avait repéré, à l’extrémité nord de la seconde plage, celle qui s’étendait après la mangrove,  un groupe d’arbres qui ressemblaient assez à la description que l’on fait des mancenilliers. Ils partirent tous les trois examiner de plus près ces arbres.

 

                                Oui, c’était bien des mancenilliers.

  

                                                   

                                                     Le mancenillier est un arbre assez ordinaire, ressemblant à un pommier, avec un tronc gris. Il est le plus souvent petit, plutôt un arbuste, mais il peut aussi atteindre 20 mètres. Il pousse en bordure des plages sableuses de toute l’Amérique centrale et des Antilles. Nom latin : Hippomane Mancinella. Sa famille est celle des euphorbes, ce qui veut dire que sa sève est un latex.  

 

                                 Attention, c’est « l’arbre de la mort » ! Tout en lui est toxique. C’est même l’un des arbres les plus toxiques du monde. Tout en lui contient un poison : son tronc, ses branches, ses feuilles, ses fruits.  Simplement toucher son tronc peut provoquer une brûlure. La sève blanchâtre qui s’écoule dès que l’on casse une seule de ses feuilles est encore plus active.

 

                                  Mais  ses fruits sont encore plus redoutablescar ils ressemblent à de petites pommes d’une couleur jaune vert. Ils exhalent une agréable odeur de citron qui parfume l’air et incite à les cueillir. Danger extrême ! En manger un seul peut être mortel.

 

                                  Autre danger de cet arbre : sans même y toucher, mais en se couchant à son ombre, on risque, en cas de pluie, de très graves brûlures. L’eau ruisselant sur les feuilles se charge en poison et devient aussi corrosif que de l’acide chlorhydrique.

 

                                   A la Martinique, où ces arbres sont nombreux, on peint autour de leurs troncs un cercle rouge. Un point positif cependant : son bois est très dur, d’un très beau grain, et de ce fait utilisé en ébénisterie.  


 

                                   Quant à l’usage qu’en faisaient les Caraïbes pour empoisonner leurs flèches, il était limité aux actions de guerre. Ils se gardaient bien d’empoisonner les flèches qu’ils utilisaient pour la chasse.
                                    Ils étaient, soit dit en passant, d’une habileté incroyable avec leurs arcs, parfaitement capables d’atteindre un oiseau en plein vol, ou un poisson à la surface de l’eau. Le poisson touché cherchait à fuir mais le pêcheur plongeait et le rattrapait à la nage. (Casimir avait bien essayé cette méthode pour attraper des poissons, mais sans aucun succès, il s’était contenté d’utiliser les lignes trouvées dans l’avion).  


 

 

 

 

                               Le mancenillier ne donne peut-être pas une image très douce de la nature, mais « c’est sa nature » d’être ainsi, et le tout est, dans la nature,  de savoir ce qui est dangereux.

 

                               C’est tout aussi vrai pour la haute montagne : elle est superbe, mais on peut s’y tuer  très facilement si on y fait n’importe quoi.


 
 
        

                            Connaissez-vous l’histoire du scorpion qui voulait traverser une rivière ? Non ? 
                            Et bien il demande à une grenouille de le porter sur son dos. La grenouille ne veut pas : « Tu es un scorpion, il est dans ta nature de piquer, et tu ne pourras pas  t’en empêcher ». Le scorpion promet de ne pas le faire et réussit à convaincre la grenouille. Il grimpe sur son dos et elle entreprend la traversée. 
                            Lorsqu’ils sont au milieu de la rivière, le scorpion ne peut plus résister à son envie et pique la grenouille. « Tu vois, je te l’avais bien dit ! » gémit la grenouille. Elle meurt et coule, et le scorpion se noie.

 

                            La morale d l’histoire ? Il n’y en a pas : la nature n’a pas de morale. Mais elle a une logique. A l’homme de connaître cette logique pour régler son comportement.

 

                            Ce qui est rassurant avec la nature, c’est de savoir qu’un mancenillier n’est pas un pommier. On peut se fier à l’un comme à l’autre.

 

                            Ce qui est inquiétant avec les hommes, c’est qu’un père de famille, très tendre avec ses enfants ,  avec son chien, sa femme ou son poisson rouge, puisse, dans le moment qui suit, jeter des enfants juifs dans un four crématoire, ou ouvrir d’un coup de lance le ventre d’une femme Arawak.

 

                             Cette possibilité n’est-elle pas profondément troublante ?

 

                            Toutes ces pensées s’entrechoquaient dans la tête de Casimir. Dans celle de Sophie aussi sans doute.


                            Tout ce que Charlotte leur avait appris concernant l’intrusion des Européens en Amérique, ce déferlement d’injustice et d’incompréhensible férocité, cette cupidité poussée à un point tel qu’un être humain pouvait être massacré s’il gênait tant soit peu une volonté d’enrichissement ou de domination, oui, tout cela avait bien du mal à prendre une place logique dans sa pensée.

 

                             La panique naît, dit-on, lorsque la terre tremble, faisant disparaître tout repère stable, toute possibilité d’orientation dans l’espace. Casimir percevait en lui comme un « tremblement de l’esprit » qui le plongeait dans un trouble aussi profond.


 

                       

   

                            Ce qui le troublait le plus n’était pas tant de penser que puissent exister « des hommes comme ça ». C’est un peu facile de « projeter » en tel ou tel la possibilité de devenir un barbare. C’était bien plutôt le sentiment qu’en lui-même existait cette possibilité.

           

                             N’avait-il pas lui-même bien souvent choisit d’œuvrer uniquement à la satisfaction de ses désirs (de tous ordres) sans se préoccuper le moins du monde des souffrances que son comportement allaient provoquer chez d’autres ?
                             Et encore aujourd’hui, lorsqu’il prétendait (ou seulement pensait) « aimer » quelqu’un, son « amour » n’était-il pas surtout une façon d’assurer son propre confort, d’entretenir les sources de satisfactions narcissiques auprès desquelles il avait l’habitude de se désaltérer, de ménager le cocon affectif qui lui était indispensable ?

 

 

                             C’est alors que Charlotte leur montra un morpho bleu, posé sur une branchette de mancenillier. Ce papillon se rencontre dans toutes les forêts d’Amérique centrale, en particulier au Costa Rica, au Guyana, en Guyane française, au Suriname et au Venezuela. Il est moins fréquent dans les îles des Antilles.

                                                                    

                              Mais celui-ci s’était posé là, sur une des branches de cet arbre redoutable, comme une énigme. 

                                                                                                      

                                                         

 

                      30- Le capitaine Bligh et l'arbre à pain.

 

 

                            Charlotte ayant  expliqué comment était venue aux Britanniques l’idée de planter des arbres à pain dans l’île de la Jamaïque, le champ était maintenant libre pour Sophie !

                            C'est maintenant Charlotte qui se faisait attentive, et Casimir continuait, lui, à ouvrir grand ses oreilles. 
 

                  « Depuis les voyages de Cook, on savait que cet arbre remarquable poussait à Tahiti, mais il était impossible de le reproduire en semant ses graines : il n’en a pas. Il fallait utiliser des petits plants. Une expédition fut décidée et  un certain William Bligh  fut chargé par la Royal  Society de se rendre à Tahiti pour y recueillir des plants et les amener en Jamaïque.

 

                     William Bligh était un excellent marin : il avait fait ses classes, si l’on peut dire, en secondant James Cook lors de sa troisième (et dernière) expédition. Il se vit attribuer le commandement du « Bounty » : une petite frégate de 250 tonneaux, longue de 26 mètres, d’un tirant d’eau de 3 mètres 50.

                      Bligh fit raccourcir les trois mâts et alléger le lest pour pouvoir affronter le Cap horn. Un local fut aménagé à  l’intérieur du bateau pour transporter les plants d’arbre à pain, dont le plancher fut doublé de plomb pour pouvoir arroser ces plants. Un système de tuyaux fut installé pour récupérer l’eau d’arrosage et la recycler.
                      Puis il recruta un équipage de 44 marins. 

 


                     Le 23 décembre 1787, il leva l’ancre. Arrivé à la pointe sud de l’Amérique, il essaya,  durant un mois entier, de franchir Cap Horn. En vain. 
                     Rebroussant chemin, il passa le Cap de Bonne Espérance, fit une escale en Tasmanie, pour arriver, enfin, à Tahiti, à la Pointe Vénus, le 26 octobre 1788, c'est-à-dire dix mois après son départ, au terme d’un voyage de plus de 50.000 kilomètres.


 
 


                     Quel soulagement pour l’équipage ! Mais le voyage avait pris trop de retard : la saison propice au prélèvement des plants d’arbre à pain était passée. Il fallait attendre six mois entiers. Ce n’était pas pour déplaire aux marins qui trouvèrent largement de quoi se distraire, et de quoi oublier la discipline de fer qui régnait à bord du Bounty.

 

                      Les six mois s’étant écoulés, les plants furent installés dans le bateau avec le plus grand soin, dans des pots ou des petits paniers, 1015 en tout. . Avec d’importantes réserves d’eau, nécessaires pour arroser les précieux plants pendant le long voyage de retour.


                        Le 4 avril 1789 (En France on venait d’élire les députés aux Etats Généraux) le Bounty appareilla, faisant route vers l’Ouest, pour passer le Cap de Bonne Espérance et faire voile vers la Jamaïque : destination des plants.

                         Mais Bligh n’était pas content.
                         Il s’était mis dans la tête de faire le tour du monde. C’est pourquoi il avait, à l’aller, essayé de passer par le Cap Horn. Une idée lui vint alors … et si maintenant il passait par le Cap Horn, il l’aurait quand même fait, ce tour du monde ! Dans l’autre sens, voilà tout.

                         Après 23 jours de navigation vers l’Ouest, le 27 avril,  il annonça à l’équipage sa décision : faire demi tour et cap à l’Est. Cette fois, on allait le passer, ce satané Cap Horn !

 

                          Pour les marins, c’était un coup de massue. Ils se rappelaient les souffrances qu’ils avaient endurées à l’aller.

                          Alors que le Bounty revenait vers Tahiti, dans la nuit du 28 au 29 avril, l‘équipage, commandé par Christian Fletcher, s’empara de William Bligh et du bateau. 

      

                           Ce Fletcher n’était pas un mauvais garçon : dans la journée du 29, il fit monter Bligh dans une chaloupe, avec 18 hommes qui lui étaient restés fidèles, et huit jours de vivres. Une façon de leur accorder une petite chance de s’en tirer.


                              En huit  jours il était possible, pour ces dix neuf hommes, de gagner l’île de Tofoa, dans l’archipel des Tunga. Mais cette île était contrôlée par les Espagnols. Si Bligh s’y était rendu, il aurait été probablement obligé d’y rester plusieurs mois avant d’y être récupéré par un navire Britannique et de pouvoir retourner à Londres.  Beaucoup trop long à son goût.
                              Il voulait avertir l’Amirauté  plus rapidement afin qu’un bateau soit envoyé à la poursuite des mutins. Aussi prit-il la direction de l’île de Timor. Une entreprise qui semblait irréalisable puisque cela signifiait parcourir plus de 6.700 km  à la rame, avec une chaloupe de 7 mètres de long, non pontée, surchargée, en ne disposant de nourriture et d’eau que pour une semaine, et ce sans carte ni boussole !

                             C’est alors que se révélèrent les qualités exceptionnelles de ce marin. Naviguant de mémoire au travers du Pacifique, déjouant les pièges de la Grande Barrière de corail, triomphant des tempêtes, William Bligh parvint, le 14 juin 1789, après 46 jours de traversée, au but qu’il s’était fixé.

                              A Paris la Bastille n’était pas encore prise, mais William Bligh venait de réaliser, lui, un des plus grands exploits de toute l’histoire maritime.

 

                              Les mutins furent pris en chasse. Certains, ayant choisi de rester à Tahiti (auprès des belles Tahitiennes) furent pris, jugés et pour la plupart pendus. Les autres se cachèrent dans l’île de Pitcairn, à 2000 km à l’Est de Tahiti, mais ça, c’est une autre histoire.

 

                              En 1792, William Bligh revint à Tahiti  sur une autre frégate : « la Providence », avec la même mission, qu’il mena cette fois à son terme. Les plants d’arbre à pain refusèrent toutefois de pousser en Jamaïque. On en planta par contre avec succès dans l’île de Saint-Vincent, et depuis l’arbre est présent dans la plupart des îles de la région.

 

                              A propos de l’impossibilité d’acclimater l’arbre à pain en Jamaïque, un fait semblable, quoique inverse, est digne d’être remarqué. En Jamaïque pousse un autre arbre, le « pimenta dioica », de la famille des myrtacées, dont les fruits sphériques ressemblent beaucoup au poivre, d’où son nom  de « poivre de la Jamaïque ».  
                              Ce « poivre » (qui n’en est pas un) est à l’origine d’une épice que l’on appelle « quatre épices », car sa saveur rappelle à la fois celle du poivre noir, du clou de girofle, de la cannelle et de la noix muscade. En Angleterre on l’appelle « allspice ». Or ce qui est curieux, c’est qu’on a planté cet arbre dans d’autres pays tropicaux, où il a accepté de pousser, par contre il ne donne des fruits que s’il pousse en Jamaïque
.

 

                               Ce caprice d’un végétal consolait Casimir : il n’avait jamais bien réussi à cultiver du thym dans son jardin du Gâtinais.


 

Par clovisperrin
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Jeudi 13 août 2009 4 13 /08 /Août /2009 19:19

                                                                                       


                          

 

                            30- La deuxième partie de la fable



 

                Dans les Grandes Antilles le butin en or qu’amassent d’abord les Espagnols est considérable. Les mines d’or sont très productives. L’apogée de leur production se situe vers 1510.
                 Mais à partir de cette date, leur rendement est en baisse. La cause semble être l’insuffisance du nombre des travailleurs.
                 Il est décidé d'en recruter d’autres.

 

                 Des expéditions sont organisées pour en capturer dans des régions encore bien peuplées. Dès 1509, on opère des razzias d’Indiens dans les îles Lucayes (les Bahamas).
                  Si dans les grandes îles certains Taïnos arrivent à s’enfuir et à se cacher dans les montagnes, dans les petites îles, aucune fuite n’est possible, aussi vont-elles être complètement dépeuplées en moins de dix ans.

                  D’autres raids esclavagistes sont menés sur les côtes du Venezuela. Mais cette chasse aux Indiens s’avère insuffisante pour combler les vides. En 1530, sur une grande île comme Hispaniola, on estime qu’il ne reste pas plus de 250 à 500 Taïnos.


 

                   Parallèlement, la production d’or diminue encore, et il faut se rendre à l’évidence, les mines sont en train de s’épuiser. Les Espagnols décident alors de cultiver de la canne à sucre, du tabac, du café. Pour se procurer de la main d’œuvre, il ne reste plus qu’à aller chercher des Noirs en Afrique. Il y en a déjà beaucoup au travail : les premiers esclaves Noirs sont arrivés dès 1501. Il va maintenant être nécessaire  de pratiquer cette « traite des Noirs » sur une bien plus grande échelle.


  
 

                          Vers 1550, la situation dans les Grandes Antilles a beaucoup changé : les mines d’or sont pratiquement épuisées, et les esclaves, qui sont maintenant tous des Noirs, travaillent dans des plantations.

 

                  Mais qu’en est-il des Petites Antilles ?

 

                  La situation y est bien différente.

 

                            Elles ne sont pas habitées par des Arawaks mais par des Caraïbes (depuis le huitième siècle).  
                            Autant les Arawaks s’étaient montrés hospitaliers lors de l’arrivée des Espagnols dans les Grandes Antilles, allant jusqu’à les aider à construire leurs fortins, autant les Caraïbes vont se montrer farouchement décidés à repousser les envahisseurs.
                            Ce sont des guerriers, des gens fiers, intelligents, formant un peuple dominateur,  jaloux de son indépendance : ils sont bien décidés à ne pas laisser le loup entrer dans la bergerie !

                             Et de fait jamais les Espagnols ne réussiront à prendre pied en Guadeloupe, en Martinique ou sur la Dominique.
                             Les "conquistadores" se contenteront de faire de très brèves escales sur ces îles pour « l’aiguade » (le ravitaillement en eau) et s’empresseront de lever l’ancre. Il suffit d’ailleurs à Colomb d’apercevoir une île pour lui donner un nom, ce qui signifie pour lui « en prendre possession » ( !).
                              Les deux seules réelles tentatives de colonisation de la Guadeloupe (que les Espagnols effectueront, en 1515 et en 1520) seront des échecs cuisants.

 

                               - N’y a-t-il donc que des Espagnols dans cette histoire ? demanda Sophie.

 

                               - Pas vraiment ! Mais la situation est si complexe qu’il est impossible de la décrire en quelques mots. Je vais essayer de la simplifier.

 


 

 

                                A cette époque, les décisions du Pape s’imposent aux rois "très chrétiens" d’Europe.
                                Or en 1494, soit 2 ans après la « découverte de l’Amérique », comme vous dites, le Pape va établir, décider et imposer,  un « partage du monde » entre deux puissances coloniales : l’Espagne et le Portugal.

 
                                Il autorise ces deux seuls pays à prendre possession des nouvelles terres. C’est « le traité de Tordesillas ». Son application est assez délicate, et en pratique l’Amérique du Nord (et centrale) sera attribuée à l’Espagne, et le Brésil aux Portugal.


 

                                 Les autres puissances européennes, Angleterre, France, Pays Bas, Danemark,  se voient refuser tout droit sur les nouvelles terres,  et protestent en vain (Le Protestantisme n’est pas encore apparu). François Premier, qui ne manque pas d’humour, demande à ce qu’on lui montre la clause du testament d’Adam l’excluant de ce partage.

 


                                 Pour tourner cet interdit et profiter quand même des richesses du nouveau monde, ces quatre puissances vont d’abord avoir recours à  la piraterie, ou plus exactement elles vont armer des corsaires (le plus célèbre sera Francis Drake) et favoriser pirates et flibustiers agissant pour leur propre compte.  Tous ces aventuriers vont se cacher dans les petites îles, comme les Îles Vierges (où nous sommes) ou l’île de la Tortue, et attendre l’occasion favorable pour bondir sur les galions Espagnols dans lesquels l’or (qui ne provient pas que des Grandes Antilles mais aussi de l’Amérique centrale) est emmené vers l’Espagne. Le butin de ces attaques sera souvent considérable, parfois plusieurs tonnes d’or.

  
 


                                En plus de ce fructueux harcèlement, ces quatre puissances sont à l’affût des défaillances possibles des Espagnols, de leurs échecs. Les Français et les Anglais, qui se combattent en permanence, s’entraideront à l’occasion pour réussir là où les Espagnols ont échoué et renoncé, à savoir dans la conquête des petites Antilles, en particulier de la Martinique et de la Guadeloupe.

 

                                Cette conquête, française et britannique, se terminera, elle aussi, par l’extermination des habitants des lieux, les Caraïbes dans ce cas, et l’importation d’esclaves Noirs pour travailler dans les plantations.

                          
                                -  Un nouveau génocide alors !

 

                                - En effet.
                                  Il reste bien quelques Caraïbes après les combats en Martinique. Ils sont regroupés sur les terres de Rivière Pilote. Une coexistence pacifique semble se mettre en place, les Caraïbes fournissant aux Français de la viande boucanée, des poissons, des tortues, et aidant aux plantations.
                                  En échange on leur fournit … de l’eau de vie. Ils la trouvent meilleure que l’alcool qu’ils préparent avec le manioc et la patate douce, et en abusent. Des bagarres éclatent, et la guerre reprend en 1660. 
                                  Vite réglée cette fois. Les quelques Caraïbes survivants sont exilés et parqués dans l’île de la Dominique et dans l’île de Saint Vincent.
                                   Il aura donc fallu deux siècles pour faire disparaître (pratiquement) tous les Caraïbes. Ce fut plus long que pour les Arawaks, mais on y est tout de même arrivé ! Bravo les Européens !
                                  C’est alors que, pour justifier cette nouvelle extermination, va s’écrire la deuxième partie de la fable sur les méchants cannibales.

 

Les Français et les Anglais sont venus

Et courageusement ils ont combattu

Ces sauvages et  très féroces anthropophages
qui en voulaient à leur vie

Avec l’aide de Dieu (gloire lui soit rendue !)
ils ont remporté la victoire sur ces cruels ennemis
.


Ces cruels Caraïbes avaient exterminés les Arawaks,
La même chose leur est arrivée !

C’est bien fait pour eux

Gloire à notre Dieu !

 

                             Cette fable, qui avait d’abord permis aux Espagnols de se justifier, va  se révéler tout aussi utile aux Français et aux Anglais, puisqu’ils ont fait subir exactement le même sort aux populations Amérindiennes qu’ils ont, les uns et les autres, rencontrées, à savoir l’extermination.

 

 

        Or cette fable est mensongère dans ses deux parties. 

 

 

                     Tout d’abord dans l’accusation portée sur les Caraïbes d’être des anthropophages, c’est-à-dire de se nourrir de chair humaine.
                     Ils pratiquaient un « cannibalisme » rituel, comme le faisaient tous les Amérindiens. Le but était de plaire aux Dieux (qui ont toujours aimé l’odeur de la viande grillée) et de s’approprier les vertus de leurs ennemis : on mangeait le bras des plus forts, le mollet de ceux qui couraient le plus vite, et le cœur des plus courageux. Mais le but d’un tel « cannibalisme » n’était pas de se nourrir.
                     Enfin pas habituellement.

 

                     Et soit dit en passant, se nourrir de viande humaine, c’est arrivé aussi en Europe.
                     En périodes de famine, il était habituel que les loups deviennent plus nombreux.
                     Du moins c’est ce qu’on disait.
                     Curieuse coïncidence.
                     C’était en fait une explication bien commode pour expliquer de nombreuses disparitions.

 

                     L’accusation d'anthropophagie portée contre les Caraïbes reposait uniquement sur les dires des Espagnols : ils affirmaient avoir découvert sur les plages des restes humains.
                     Ces témoignages, à la réflexion, étaient plus que douteux.
                     La présence d’ossements dans des jarres pouvait même correspondre à des rites funéraires. 
                     Mais les récits faits par les envahisseurs eux-mêmes, où l’exagération devait tenir une large place,  furent acceptés sans la moindre critique. Ils constituaient une justification parfaite pour toutes les tueries auxquelles on se livrait.
                     N’était-il pas juste en effet de tuer des êtres aussi sauvages, à peine humains, et de les éliminer complètement ?

                     Les envahisseurs, grâce à cette fable, devenaient même des héros, des défenseurs de l’humanité. Et cela expliquait, du même coup, les échecs des Espagnols dans les petites Antilles, où il était tellement dangereux de s’aventurer.
                     Il est vrai qu’ils couraient moins de risques dans les îles peuplées par les Taïnos,  ces « douces brebis » comme les nommait Las Casas. Affronter des Caraïbes bien décidés à se défendre n’était pas aussi facile, et beaucoup plus risqué que de faire les braves en coupant en petits morceaux des gens désarmés. 

 

                      Que je vous raconte un des hauts faits de Christophe Colomb.  
                      Ça se passait peu après son arrivée à Hispaniola.
                      Un « Indien » avait volé le vêtement d’un soldat.
                      On fit venir trois « caciques » du village de ce voleur devant Colomb.
                      Sans même les écouter, il donna l’ordre qu’on leur tranche aussitôt la tête.
                      Qui a rapporté ce haut fait ?
                      Pas n’importe qui.
                      C’est le biographe de Colomb, à savoir son propre fils, qui était très fier de montrer à quel point son père était énergique.

 

                     - Soit, commenta Sophie, les témoignages des Européens sur les Caraïbes doivent être mis en doute, puisqu’ils avaient intérêt à les présenter de cette façon, mais il n’y a pas de preuves qu’ils soient faux.


                     - Si justement. Ça se passe en 1518.
                     Un navire Français fit naufrage à proximité des côtes de la Guadeloupe. Les naufragés arrivèrent sur la plage. Que croyez-vous qu’il arriva ? Les farouches « sauvages » allaient-ils se jeter sur ces gens totalement incapables de se défendre, et les manger tout crus, ou cuits ?
                     Pas du tout, il leur donnèrent l’hospitalité !
                     Et pas seulement un jour ou deux : les Français restèrent là seize mois, avec ces si féroces sauvages, avant d’être récupérés par un autre navire.


 

 

 

                        En fait, les Caraïbes, bien que ne disposant pas de téléphones portables, étaient au courant des atrocités qui se commettaient dans les grandes îles du nord, et ils savaient même qui les accomplissaient, car leur fureur était essentiellement dirigée contre les Espagnols.
                        A tort sans doute puisque Français et Anglais ne les traiteront finalement pas mieux.

 

                    En second lieu cette fable est mensongère quand elle affirme que le peuple Arawak a été anéanti par les Caraïbes.

 

                    Il se peut que les Caraïbes aient tué beaucoup d’Arawaks alors qu’ils envahissaient leurs territoires, dans les Petites Antilles  à partir du huitième siècle. Et au quinzième siècle à Cuba. Il est même probable qu’ils auraient poursuivi l’éradication de leurs cousins s’ils en avaient eu le temps.

                    Mais ils n’en ont pas eu le temps !
                    Les Espagnols ont mis fin à leur conquête et se sont chargés eux mêmes de la besogne.

 

                    A l’époque l’opinion publique  n’était pas vraiment prise en compte. Et pourtant les efforts de Bartolomé de las Casas ne sont pas restés vains. Le débat s’est trouvé ouvert dans l’église romaine, et après de longs palabres, il a tout de même été admis que les Amérindiens avaient bien une âme, contrairement à ce qui avait été affirmé jusque là.

                    Cette reconnaissance arrivait, hélas, un peu tard : ils avaient tous disparu.                   
                    Las Casas a joué un peu le rôle de certains journalistes qui, de nos jours, n’hésitent pas à risquer leur vie en criant bien haut ce qu’ils ont vu.


  
Anna Politkovskaïa

 


                     Je pense à cette journaliste russe, Anna Politkovskaïa.
                     Elle s’est rendue en Tchétchénie et a osé dénoncer ce qu’elle y avait vu. 
                     Elle a été assassinée le 7 octobre 2006, à Moscou, dans sa cage d’ascenseur, de quatre balles de pistolet de 9 mm.
                     Elle avait 47 ans.


 

                     Las Casas a-t-il favorisé une certaine  prise de conscience en Europe ? On peut le penser.
                     En 1556, les mots « conquista » et  « conquistador », conquête et conquérant, furent officiellement interdits en Espagne et remplacés par « descubrimiento » (découverte) et « pobladores » (colons). Ça ne changeait pas la véritable nature  de la colonisation qui demeurait basée sur l’expropriation, le pillage et l’extermination des populations indigènes. Mais qui sait … 
 

 

                    Casimir pensa : « Moi je sais que oui ».

 

                    Il réalisait le chemin improbable que Charlotte venait de lui faire parcourir. 
                    Jusqu’à ce jour, le mot « colonie » restait pour lui auréolé d’un certain panache, et d’un désir de voyage, de beaux paysages, de fruits délicieux, de baignades de rêve dans des eaux cristallines et adorablement tièdes.
                    Dans le fond, son état d’esprit n’était pas tellement différent de celui des premiers Européens qui se préoccupaient uniquement de satisfaire leurs désirs et pas du tout de rencontrer, de découvrir et d’aimer d’autres êtres humains.

 

                     Mais Charlotte semblait avoir encore d’autres choses à dire.

 

 


                  31- Place aux Britanniques



          «  Qui trop embrasse mal étreint »  dit le proverbe.

          Les Espagnols ne pouvaient s’imposer partout en même temps.             
          Comme les rémoras restent collés par leurs ventouses aux requins, les flibustiers et autres corsaires suivaient les Espagnols comme leur ombre, guettant le moment favorable pour fondre sur un bateau chargé d’or et le vider prestement.  

 


           Ce fût particulièrement le cas des flibustiers français qui avaient fait de l’île de la Tortue leur repaire favori. Ils étaient ravitaillés en viande par les boucaniers qui s’étaient effrontément installés dans la partie ouest de l’île Hispaniola. C’était aussi le cas de beaucoup d’autres, embusqués dans le dédale des îles. Tous attendaient le moment propice. Ils étaient   parfois aidés, dans leurs attaques surprises, par la flotte royale anglaise ou la flotte française, lesquelles participaient à l’interception du navire, au pillage et au partage du butin.

 

                N’en déplaise à la Papauté, la puissance coloniale de l’Espagne  s’acheminait petit à petit vers son déclin. 

                La première grande île qu’ils vont perdre sera la Jamaïque.

                Le nom « Jamaïque » vient d’un mot Arawak signifiant « terre du bois et de l’eau ». C’est dire le caractère luxuriant de cette île. Christophe Colomb en avait fait le domaine privé de sa famille.

                Les Britanniques vont s’en emparer en 1655 et les colons Espagnols devront se réfugier dans l’île de Cuba (dans laquelle les cultures de maïs et de tabac étaient en pleine expansion). 

 

 

               Dix années après, une guerre opposera la France et l’Espagne, laquelle sera obligée de céder toute la partie Ouest d’Hispaniola aux Français. Les Espagnols se maintenant dans la partie Est. Ils en perdront le contrôle plus tard.

  

 

               Puis  une guerre avec les Etats-Unis fera perdre à l’Espagne le contrôle de Porto Rico et de Cuba, ces deux îles passant sous l’influence américaine.

 

               Depuis longtemps les Britanniques contrôlaient les Îles Vierges (Les Hollandais  et les Danois quelques-unes d’entre elles).

 

               Ils chasseront bientôt les Espagnols de l’île Trinidad, tout au sud de l’arc Antillais, où se développaient de riches cultures de canne à sucre et de cacao, et également de l’île de la Barbade.

 

               Au terme de cette évolution, s’il fallait désigner la puissance coloniale dominante dans la région, ce ne serait plus l’Espagne mais l’Angleterre, avec une place forte, l’île de la Jamaïque.

 

               Les Britanniques vont y régner en maîtres pendant 200 ans et faire de la Jamaïque le plus grand pays exportateur de sucre au monde. La canne à sucre demandant une main d’œuvre nombreuse, cette île va devenir également l’une des principales plaques tournantes de la traite des noirs. Et l’usine à sucre va tourner à plein régime.

 

               Avec un problème majeur pour les colons : beaucoup d’esclaves, c’est très bien pour faire le travail, mais ça mange énormément !

 

               Et voici la question que se posent les Britanniques : comment donner à manger à tous ces gens … sans trop dépenser ?  Car le manioc coûte cher ! 

        

 

  

 

                Sans exposer l’immense problème de l’esclavage et de la traite des noirs, il faut dire quelques mots sur la vie de ces esclaves Africains, en particulier de ceux présents en Jamaïque.

 

                Les Britanniques vont les traiter avec la même brutalité que celle montrée par les Espagnols vis-à-vis des Arawaks. Un travail épuisant leur est imposé. A la moindre faute ce sont cinquante coups de fouet, et parfois beaucoup plus de cent.
                En cas de refus d’obéissance, ou de tentative de fuite,  ils sont émasculés, on leur coupe les oreilles, ou les mains, ou le jarret. On les marque au fer rouge sur l’épaule.
                En cas de récidive, on les tue.
                Et comme de toute façon la mortalité est très élevée,  il faut constamment se procurer de nouveaux esclaves.
 

            

 

                C’est dans ce contexte, véritablement effrayant, que l’idée vient aux Britanniques : cet arbre extraordinaire, et presque miraculeux, qui pousse tout seul et fait si bien vivre les Tahitiens :
               "Si on le plantait ici, à la Jamaïque, on pourrait facilement rassasier cette bande de voraces qui nous ruinent en nourriture !"

 

                 Vous allez maintenant pouvoir, chère Sophie, nous expliquer comment l’arbre à pain est venu de Tahiti jusqu’aux Antilles.
                 Mais vous comprenez maintenant pourquoi je tenais à préciser dans quelles circonstances cela s’est fait.

                 Sans cela, vous nous auriez raconté une gentille histoire de botanique, celle d’un arbre qui vogue sur les océans, tout en nous laissant ignorer l’océan de souffrances que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont traversé ». 

  


 

                                


                                  

Par clovisperrin
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Jeudi 23 juillet 2009 4 23 /07 /Juil /2009 02:20

                   28- Le temps des catastrophes

 

 

          « Des hauts plateaux vénézuéliens et du bassin de l'Orénoque étaient venus d'abord les Ciboneys, ensuite les Arawaks. D'autres vont suivre la même route et constituer la troisième vague d'immigration venue d'Amérique du sud. Ce sont les Caribes (ou Karibes), mot qui deviendra Caraïbes.

            Physiquement, ils sont très voisins des Arawaks. Mais leur organisation sociale est très différente. Ils forment une tribu guerrière. La hiérarchie n'est pas héréditaire mais militaire : elle se fait au mérite. Devient le chef celui qui est le plus fort. Ils utilisent des flèches empoisonnées. Ils naviguent sur des pirogues de haute mer munies de voiles, alors que les Arawaks n'utilisent que des rames.


 
 

 

                   Ils se colorent le visage et tout le corps de rocou pour se protéger du soleil et des moustiques (c'est pour cela qu'ils seront appelés « Peaux Rouges »). Ils pratiquent le boucanage de la viande. Ce sont des marins téméraires qui vont pêcher le poisson au large. Ce sont aussi des nageurs performants (à la différence des Européens de l'époque) et des guerriers habiles et résistants. Ils se construisent  des abris de bois qu'ils appellent « carbets », un mot qui désigne souvent aujourd'hui une localité. Leur poterie est plus grossière que celle des Arawaks, et strictement utilitaire (Platines tripodes).

 

                     L'arrivée des premiers Caraïbes est assez discrète. Ils évitent d'abord les îles où les Arawaks sont solidement implantés, ou se contentent d'y établir des têtes de pont. Ils préfèrent s'installer, pour commencer, dans les îles qui sont inoccupées, telles que la Barbade, les îles Grenadines, Sainte-Lucie.

 

                     A partir de l'an 800, étant devenus assez nombreux, ils commencent véritablement la conquête des Petites Antilles, occupent les îles une à une, à commencer par Saint Vincent, et jusqu'à la Guadeloupe, refoulant les Arawaks vers le nord , vers les Grandes Antilles. Quand ils attaquent une île, ils arrivent sur des canots creusés dans des troncs de gaïac qui transportent chacun cinquante hommes. Ils peuvent rassembler une flottille comportant une centaine de canots. Pour empoisonner leurs flèches, ils trempent leurs pointes dans le lait des mancenilliers. Ils utilisent aussi une sorte de massue appelée « boutous ». 

 

 

                      L'île une fois conquise, ils massacrent les hommes, mais gardent les femmes. C'est du moins ce qui a été dit, et un fait semble confirmer cette affirmation, la « diglossie ». Les femmes des Caraïbes utilisent la langue Arawak pour s'exprimer, alors que les hommes parlent la langue caraïbe.


 
                                  Village caraïbe


                          Arrive le quinzième siècle.
                          A cette époque, la civilisation des Arawak est à son apogée dans les grandes Antilles où ils se sont réfugiés. Ils y forment des populations nombreuses et prospères.
                          Mais la pression des Caraïbes s'intensifie et,  durant la première partie de ce quinzième siècle, ceux ci vont parvenir à prendre pied à Cuba. Par contre  ils ne réussiront pas à s'implanter dans les îles de Saint Martin, de la Jamaïque, d'Hispaniola et de Porto Rico.
 

 

 

                          C'est alors que, pour les Arawaks, arrive le pire : Christophe Colomb débarque dans l'archipel des Bahamas. Plus exactement dans une île que ses habitants, les Taïnos, appellent Ghanahani.


                        Christophe Colomb s'empresse de lui donner un autre nom : « San Salvador », c'est-à-dire « Saint Sauveur », sans doute pour remercier le doux Jésus.

 

                        Aux Taïnos qui l'accueillent il présente tout de suite une pièce d'or, pour savoir où il pourrait trouver ce genre de métal qui l'intéresse par-dessus tout.   


                         Ses hôtes vont alors lui parler d'une grande île plus au sud, en lui donnant deux renseignements. D'une part il y a de l'or, d'autre part leur communauté y est attaquée par de redoutables « kanibas ». Dans le langage Arawak, ce mot signifie « courageux », « forts». Il se transformera  bientôt en « cannibales » pour les Espagnols.

 

                         Christophe Colomb part aussitôt vers le sud à la recherche de cette île, découvre en fait deux grandes îles , une première qu'il nomme Juana (et qui deviendra Cuba), puis une seconde qui lui rappelle l'Espagne, aussi la nomme-t-il Hispaniola. Il repère les lieux, ne pouvant rien faire de plus pour le moment, et rentre en Espagne.

                                                     

 

                          Lors de son premier voyage, il n'était parti qu'avec deux caravelles (la Pinta et la Nina) et une nef (la Santa Maria). Pour le second voyage, c'est tout autre chose ! Il part avec une véritable Armada : pas moins de  dix sept navires, 1.500 hommes, soldats, colons, missionnaires, et des « noirs » (déjà !) comme « force de travail », des chevaux, du bétail.





                          Les choses sérieuses vont pouvoir commencer !

 

                          Il découvre Porto Rico et la Jamaïque. Il a donc maintenant la haute main sur les quatre Grandes Antilles, c'est-à-dire sur toutes les îles habitées par les Taïnos. Hélas pour eux ! La gentille récréation du premier voyage, où l'on échangeait des cadeaux, est terminée. L'inhumaine machine va se mettre en route. Rien ne pourra plus l'arrêter.

 

                          La priorité absolue, c'est l'or. Celui que possèdent les indigènes est aussitôt confisqué. Mais il y en a, en abondance dit-on, dans le lit des rivières, et dans les entrailles de la terre. Il faut aller le chercher et pour cela il faut des bras. Ceux des « indiens » feront l'affaire et tout le monde doit se mettre au travail.

 

                          Les Taïnos ne l'entendent pas ainsi. Ils ont d'autres choses à faire. Ils sont libres et veulent le rester.

 

                          La réplique des « Conquistadors » est immédiate et brutale.

                         « Brutal » : le mot de Heredia était justifié.

                          Les hommes sont torturés, les femmes violées, les enfants massacrés, des groupes entiers déportés, on met le feu aux maisons, les semailles sont saccagées.

                          Une grande chasse à l'esclave est organisée dans l'île d'Hispaniola.


                            On rassemble 1.500 Arawaks, hommes femmes et enfants, qui sont parqués dans un enclos sous la surveillance d'hommes et de chiens (un peu comme à Drancy).
                            Cinq cents d'entre eux sont embarqués pour l'Espagne, deux cents meurent pendant la traversée, les survivants sont mis en vente dès leur arrivée. Il n'y a pas de petit  bénéfice !

 

                             La population, terrorisée, se soumet.

 

                             Les travaux forcés peuvent s'organiser : certains sont mis à l'orpaillage dans le lit des cours d'eau, d'autres envoyés dans les mines où il faut creuser, creuser sans cesse.  Pour commencer le résultat est très positif. On trouve beaucoup d'or. C'était donc bien vrai : ces grandes îles sont remplies d'or : il suffit de le prendre.  Et on envoie tout ce butin en Espagne.

 

                              Une petite déception pourtant : l'or volé aux indigènes se révèle être un or pauvre. Les alchimistes, en Espagne, ont découvert qu'il ne s'agissait que d'un alliage d'un peu d'or avec beaucoup de cuivre, du « Tumbaga »,  recouvert d'une très fine couche d'or. Le « plaqué or » était déjà découvert ! Ce ne sont pas les Arawaks qui travaillaient ces métaux, mais d'autres ethnies qui leurs vendaient ces bijoux.

                               Qu'importe, il y a beaucoup d'or à extraire du sol et des rivières, et celui-là, c'est du vrai, de l'or pur ! La fièvre de l'or qui s'est emparé de Christophe Colomb atteint un paroxysme. Il veut de plus en plus de travail. Il lui faut donc de plus en plus d'esclaves. Une véritable « chasse à l'Indien » s'organise. 

                                                               

 

                                Un phénomène imprévu va entraver le fonctionnement de cette belle machine.

 


                    29- La disparition des Arawaks



                                Ce phénomène, c'est l'effondrement rapide de la population indigène.
                                Elle a plusieurs causes.

                                En premier lieu les véritables massacres auxquels se sont livrés les Espagnols. On est bien renseigné sur ces massacres grâce à Bartolomé de Las Casas
                                Cet espagnol arrive  en 1502 pour faire travailler des Amérindiens dans les mines d'or de l'île d'Hispaniola, puis dans celles de Cuba. Témoins des souffrances infligées aux indigènes, il prend leur défense, s'élève contre la guerre cruelle qui leur est faite, plaide leur cause auprès du roi. Devenu prêtre et religieux dominicain, il continue de dénoncer l'esclavage, d'affirmer que ce pays appartient aux Indiens, pas aux Espagnols, et  essaie  de persuader les autorités religieuses du caractère injuste de la colonisation. Son attitude lui fait beaucoup d'ennemis, même chez les prélats. Il écrit en 1542 une « Très brève relation de la destruction des Indes ».

                                 Voici un passage où il décrit  la brutalité des Européens :

 

                   « Ils entraient dans les villages et ne laissaient ni enfants, ni vieillards, ni femmes enceintes ou accouchées qu'ils n'aient éventrés et mis en pièces, comme s'ils s'attaquaient à des agneaux réfugiés dans leur bergerie.
                      Ils faisaient des paris à qui ouvrirait un homme d'un coup de couteau, ou lui couperait la tête d'un coup de pique et mettrait ses entrailles à nu.

                     Ils arrachaient les bébés qui tétaient leurs mères, les prenaient par les pieds et leur cognait la tête contre les rochers. 
                     D'autres les lançaient par-dessus l'épaule dans les fleuves en riant et en plaisantant, et quand les enfants tombaient dans l'eau, ils disaient : « Tu frétilles, espèce de drôle ! ».

                     Ils embrochaient sur une épée des enfants avec leurs mères et tous ceux qui se trouvaient devant eux.
                     Ils faisaient de longues potences où les pieds touchaient presque terre et par groupe de treize...ils y mettaient le feu et les brûlaient vifs.
                     D'autres leur attachaient tout le corps dans de la paille sèche et y mettaient le feu : c'est ainsi qu'ils les brûlaient.

                     A d'autres, à tous ceux qu'ils voulaient prendre en vie, ils coupaient les deux mains, et les mains leur pendaient, et ils leur disaient : « Aller porter les lettres », ce qui signifiait d'aller porter la nouvelle à ceux qui s'étaient enfuis dans la forêt. 

                          

                     

                              

 

                       Il a déjà été dit que les Espagnols des Indes ont des chiens très sauvages et très féroces, instruits et dressés pour tuer et déchiqueter les Indiens.
                       Pour nourrir ces chiens, les Espagnols emmènent sur les chemins beaucoup d'Indiens enchaînés, qui marchent comme des troupeaux de porcs.
                       Les Espagnols en tuent et tiennent boucherie publique de chair humaine. Ils se disent les uns aux autres : « Prête-moi un quartier d'un de ces drôles pour donner à manger à mes chiens en attendant que j'en tue un autre », comme s'ils échangeaient des quartiers de porc ou de mouton ».

 

                        La résistance tente de s'organiser.
                        En fait elle est impossible. 


                        Les autochtones n'ont que des bâtons et des flèches garnies d'arêtes de poisson à opposer aux armes à feu.
                        Pour eux les Espagnols, sur leurs chevaux, avec leurs lourdes épées, et revêtus de leurs armures, semblent des dragons de l'apocalypse. 
                        Et puis il y a les chiens.
                        Ce sont des lévriers spécialement dressés pour chasser l'Indien. 
                        Les Espagnols les appellent les « perros bravos », ce qui signifie les « chiens sauvages ».
                        Ils courent si vite après les fuyards que pas un sur cent ne parvient à leur échapper, quand leurs maîtres crient : « Tomalo ! Tomalo ! », ce qui veut dire « Attrape-le ! Attrape-le ! ».

                        Chaque bataille se termine par une boucherie, un massacre, et pour les Européens par une victoire de plus « au service de Dieu ».
                        Les Indiens qu'on garde en vie sont marqués au visage avec un fer rouge : « le fer du roi ».
                        Un bon passe-temps consiste à voir comment les chiens s'y prennent pour tuer un Indien. 
                        On organise aussi des concours : c'est à celui qui fendra le plus vite un Indien en deux, si possible d'un seul coup d'épée.

 

 

                              

 

                          Une autre cause de l'effondrement catastrophique de la population est  la famine.
                          Avant l'arrivée des colonisateurs, les Antilles regorgeaient de toutes sortes de nourritures, de poissons, de fruits.
                          Mais les travaux forcés ont pour conséquence le délaissement des cultures, même des récoltes, et l'anéantissement des réserves alimentaires.
                         S'il reste quelques parcelles entretenues ici ou là, elles sont dévastées par les animaux que les conquérants ont importés, car les Espagnols, n'appréciant pas les aliments locaux, ont fait venir des bœufs et des porcs. Ces animaux ont divagué dans les plaines, se sont multipliés, et sont devenus un fléau pour les dernières cultures.
                         Et lorsqu'il est rapporté aux Espagnols que les Indiens meurent de faim, la réponse est « Qu'ils se mangent les uns les autres ».


                         Le travail lui-même tue beaucoup de gens, spécialement dans les mines où il est très pénible. Les morts ne sont pas retirés et les Indiens qui travaillent là doivent enjamber les cadavres.
                          La puanteur est insoutenable.
          

                                

 

                          La résistance va alors prendre d'autres formes. Les Arawaks, estimant qu'on ne peut vivre que libres, disent : « Nous préférons mourir libres plutôt que de travailler comme vos esclaves ».
                          Certains se suicident.

                           Des femmes tuent leurs enfants avant de se donner la mort, d'autres refusent de s'alimenter.




 

                                                               

                     Il n'est pas étonnant, dans de telles conditions, que des maladies fassent des ravages, et en particulier des infections (comme la grippe ou la variole) que les Espagnols ont apportées, et contre lesquelles les indigènes ne présentent aucune immunité.

 

                      A l'arrivée des colonisateurs, les quatre grandes îles des Antilles étaient peuplées de nombreux habitants. Aucun des chiffres avancés n'est sûr,  ils varient considérablement selon les sources, allant d'un million à plusieurs millions.  



                       Ce qui est certain c'est qu'en l'espace d'une génération, c'est-à-dire dès le début du seizième siècle, la population tombe à quelques dizaines de milliers d'individus.
                       Au milieu de ce même siècle, l'anéantissement est presque total.
                       À la  fin du siècle les Arawaks ont complètement disparu.

             

 

                       Ça s'appelle comment à votre avis ?
                       Ça s'appelle un génocide.
                       « Génocide », le mot est presque propre, technique.
                       Mais il faut se rendre compte de ce qu'est la réalité d'un génocide. C'est l'horreur, pas différente de celle des camps nazis, d'Oradour sur Glane, ou de ce qu'ont fait les Khmers rouges au Cambodge. 

 


                       Pour « justifier » cette extermination de tout un peuple, une fable va être construite, la fable des sauvages cannibales.
                        Elle est en deux parties.   
                        Voici la première partie.

 

 


                        Il était une fois un peuple pacifique, un gentil peuple de mangeurs de farine, le peuple des Arawaks.

 

                        Un méchant peuple de cannibales anthropophages est venu, les Caribes, des mangeurs de viande, de viande humaine.

                        Ils ont mangé tous les pauvres Arawaks.           
                        Hélas, les Conquistadors n'ont rien pu faire pour les sauver. 





          

                                                         à suivre

 

 

 

 

 

 

          

                                                          

 

 

Par clovisperrin
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Mardi 14 juillet 2009 2 14 /07 /Juil /2009 21:51

 

                 

                               26 - la civilisation Arawak

 

                        La « civilisation Arawak » va alors s'épanouir pendant un peu plus de mille ans.
                        Elle est pacifique,  et repose sur une société très organisée, matriarcale : la filiation est transmise par les femmes.
                         Le pouvoir est héréditaire et le plus souvent détenu par des hommes que l'on nomme les « caciques ». Mais il y a parfois des caciques femmes, et quand un chef transmet son pouvoir, il le donne souvent au fils aîné de sa sœur aînée. C'est donc un pouvoir mixte.
                         La polygamie est pratiquée, la première femme ayant autorité sur toutes les autres.  
                         Les Arawaks sont animistes : les animaux ont pour eux une âme.
                         Leurs dieux sont les esprits de la nature. Ils les honorent pour leur pouvoir fécondant, et les louent pour toutes les merveilles de la création lors de cérémonies, les honorant par des danses et des offrandes.   Ils entrent en contact avec eux grâce aux « Zémis », qui sont de petites idoles de différentes formes. Chaque famille a son Zémi.

.


 

 

                           Tout le monde vit nu, mais les femmes mariées portent une sorte de cache-sexe en coton. Parfois les hommes aussi.




                             C'est une société prospère. La nature, généreuse, assure des récoltes permanentes, et le poisson est abondant.
                             La population, nombreuse et stable, est répartie en villages, lesquels sont situés de préférence sur un petit plateau, probablement dans un souci de sécurité, mais toujours à proximité de la mer, car leur ressource alimentaire principale est le poisson. Des plages leurs sont nécessaires pour  tirer les pirogues au sec.  Et aussi la proximité d'une rivière, ou d'une autre source d'eau fraîche.
                              Ils préfèrent les côtes s'ouvrant vers l'Atlantique à celles bordant les eaux calmes de la mer des Antilles.


 

 

                               Leur terre d'élection semble être la Martinique, spécialement toute la côte Nord-Est, de la presqu'île de la Caravelle jusqu'à l'embouchure de la rivière Capot qui descend du Morne Rouge, c'est-à-dire sur les contreforts de la Montagne Pelée. La raison en est probablement la fertilité du sol volcanique.  

                                Leurs villages sont là si nombreux, installés aux flans des mornes, que cette île est considérée comme la capitale Arawak des Antilles.

                               La plupart des villages comptent environ 1000 habitants, pour une cinquantaine de huttes familiales appelées les « bohios ». Faites de poteaux de bois ou de roseau, et couvertes de chaume, elles sont disposées en rond autour d'une place centrale. Parfois construites sur pilotis, sans doute pour éviter l'humidité (comme nous construisons nos pavillons sur des vides sanitaires !) ou peut-être pour se préserver des serpents, spécialement en Martinique.
                                Les plus gros villages peuvent aller jusqu'à 5000 habitants.


                 

                                        Les Arawaks sont avant tout des pêcheurs.
                                  Ils ont même inventé la pisciculture, en installant près des plages des sortes d'enclos dans lesquels entrent les poissons à marée haute. A marée basse ils y sont retenus et nourris, puis prélevés en fonction des besoins.

                                   Les Arawaks chassent aussi des petits animaux (agoutis, iguanes, tortues, lamantins).

                                   Ils sont surtout de bons agriculteurs, fins connaisseurs de la botanique, habiles dans l'art de l'hybridation et dans l'irrigation des sols.
                                   Ils entretiennent avec grand soin, tout autour des villages, des jardins où ils cultivent du manioc, du maïs (qu'ils mangent vert ou grillé), des patates douces, et d'autres plantes : haricots, pommes de terre, tomates courgettes, ananas. 
                                   Egalement des plantes non alimentaires comme le coton, le tabac, et aussi des plantes médicinales ou hallucinogènes.  Avec le tabac ils font des cigares dont l'usage est probablement réservé aux fêtes religieuses. Du coton ils font des cordes et des hamacs. Ils cultivent aussi le manioc à une plus grande échelle, sur brûlis. Le manioc est leur nourriture principale.

                                    Au total la nourriture abonde et il leur reste du temps pour le repos, le jeu et la danse.


               

                                     Pour le repos, ils ont le hamac. Le mot « Hamac » est un mot Taïno entré dans notre vocabulaire, en même temps que les mots « canot » et « tabac ».           

 

                                      Pour le jeu, ils ont le « batey ». Ce jeu consiste à empêcher une balle de tomber, mais uniquement en se servant des coudes.
                                      Il se pratique dans une enceinte ronde, ou parfois carrée, délimitée par des pierres dressées, située sur la place centrale du village.

                                      La balle utilisée rebondit : elle est faite en latex.  

 

   


                                       Ce jeu est très populaire. Des rencontres entre les villages sont fréquentes, en somme des « jeux inter villages » !

                                        Pour la danse, ils s'accompagnent d'un tambour, et aiment à dissimuler leurs visages derrière un masque. 

 

 


                                         Ils font de la vannerie.

                                         Ils travaillent le bois, pas seulement en creusant des troncs d'arbres pour en faire des pirogues, mais aussi des meubles, en particulier des « duhos » : fauteuils anthropomorphes ou zoomorphes, à dossier incurvé, pour les personnages de haut rang.   

 


 

                                           Ils travaillent aussi les pierres (en font des colliers, aussi des « pierres à trois pointes » qui sont probablement des « zémis ») et des coquillages.




 

 

                                         Enfin ils sont d'excellents potiers ».



  

 

                                        Quand Charlotte prononça cette phrase, il y avait quelque chose dans le ton se sa voix  qui disait, bien mieux que des mots, tout l'amour qu'elle portait à ces gens.
                                        Etaient-ils pour elle de « lointains ancêtres » ? Certainement pas. Pour elle, ces personnes vivaient il y a peu, sur les mêmes terres où ils se trouvaient en ce moment tous les trois, dans des conditions finalement pas tellement différentes.

 

                                        Il peut nous sembler que deux mille ans, c'est beaucoup, parce que nous avons l'habitude de juger du temps qui passe à la mesure de notre si courte et si minuscule vie individuelle.
                                       C'est comme si nous pensions que la vie commence avec nous, et finira le jour de notre mort, que la chose la plus importante au monde, c'est notre vie personnelle, que l'évènement le plus catastrophique est la disparition de notre individu.  

                                       C'est là une vision de myope et d'égoïste. Et c'est bien ce que nous sommes ! Si nous en restons à cette vision du monde, alors oui, les Arawaks sont perdus dans une sorte de passé irréel, théorique, imaginaire, celui des dinosaures et du big bang, et bien incapables de nous rejoindre affectivement.

                                       Mais si nous pouvions percevoir le caractère très relatif et très fluide du temps, nous les sentirions très près de nous, autant que nos propres grands-parents. Nous pourrions les rejoindre, apprendre d'eux ce qu'ils savent et que peut-être nous ignorons, échanger avec eux, c'est-à-dire les aimer, et être aimés d'eux. 

 

                                     Charlotte se leva et dit : « Venez ».

 

 


                               27- Un peuple heureux




                                      Le début de l'entretien sur les Arawaks s'étant déroulé près de la «  bibliothèque », elle les emmena un peu plus haut, jusqu'à une autre grotte creusée dans la même roche friable, et à l'entrée de laquelle elle avait rassemblé plusieurs substances, très ordinaires pour l'ignorant, mais très précieuses pour qui sait ce qu'on peut en faire.

 

                                       Le diamant lui-même peut se présenter comme un caillou noirâtre très ordinaire. On peut jouer aux billes avec, ou l'écarter du pied. Les substances que Charlotte avait trouvées étaient pour elle aussi précieuses que le diamant. Elle allait les leur faire découvrir.

 

                                       La première était contenue dans un paquet, constitué de plusieurs grandes feuilles soigneusement enroulées, et maintenu au frais dans de la mousse humide. Elle l'ouvrit : il contenait une argile d'un jaune assez clair : elle devait rester constamment humide afin de conserver ses qualités de plasticité.
                                       La seconde substance précieuse était du sable, un sable très fin,  noirâtre, car il contenait beaucoup de cendres volcaniques.
                                       La troisième était de l'eau : un mince filet qui passait juste devant la grotte puis se perdait dans la végétation.

 

                                       « Lorsqu'ils vivaient dans les forêts primaires des régions tropicales et équatoriales, reprit Charlotte, les Arawaks ont commencé (vers 2.700 ans avant J C) à faire un peu de poterie, mais ils ne fabriquaient alors que des objets assez frustres, grossiers, sans décoration,  strictement utilitaires, tels que des plats pour cuire des galettes de manioc. 

                                          Un changement s'opéra lorsqu'ils s'installèrent dans les îles car ils y découvrirent une argile très pure, très plastique, telle que celle-ci. En fait tellement pure et plastique qu'elle se fendait en séchant, ou à la cuisson, phénomène qui ne se produisait pas avec les argiles très limoneuses disponibles dans la forêt.

                                          Les femmes Arawaks (car ce sont elles et elles seules qui s'occupaient de la poterie),  ont su comprendre le problème, et améliorer constamment leur technique. Elles ont découvert qu'il fallait mêler cette argile trop pure à du sable fin pour la « dégraisser », et la malaxer longuement, la pétrir jusqu'à ce qu'elle forme une pâte très homogène ».

 

                                        Tout en parlant, Charlotte, assise « en tailleur », accomplissait devant eux les actions qu'elle décrivait. Et comme les femmes Arawaks, qui ne connaissaient pas le tour, elle monta devant eux, à la main, un récipient selon la méthode du colombin. 
                                        On forme d'abord une galette plate, puis des boudins de pâte. Par une pression régulière et forte des doigts, les boudins d'argile sont soudés, d'abord à la galette plate, qui deviendra le fond, puis au boudin déjà mis en place, de telle sorte que se constitue une paroi solide.
                                         Le travail doit être assez rapide pour que l'argile ne se dessèche pas durant le travail.

                                         Charlotte termina le vase par des anses. Et ce n'était pas une simple démonstration : elle avait bien l'intention de le cuire et de l'utiliser chaque jour !


 

                                       « Au cours des siècles, les femmes Arawaks ont réalisé ainsi une quantité incroyable de poteries de toutes sortes de formes et pour toutes sortes d'usages. Des récipients utilitaires, comme celui que venait de confectionner Charlotte. Certains étaient destinés à cuire les légumes (ignames, choux, patates douces), d'autres, munis de goulot, à cuire des soupes. D'autres encore étaient de simples plaques limitées par un léger bourrelet (une « platine ») pour cuire des galettes de manioc (les cassaves).

                                       Mais elles fabriquaient aussi des coupes, avec ou sans pied central, des plats, assiettes, tasses, carafes avec ou sans anses, avec ou sans bec. Et même de grands récipients, d'une contenance de 18 litres, dans lesquels pouvait fermenter une sorte de bière de manioc.

          

 

                                       L'évolution des techniques de poterie permet  de repérer quatre vagues migratoires.

                                       Une au troisième siècle après J C, une au quatrième où l'on voit apparaître un véritable émail (gisement de Vivé en Martinique) grâce à l'utilisation d'engobes riches en oxyde de fer et d'aluminium, mais qui nécessitaient une cuisson en atmosphère réductrice, ce qui laisse supposer d'importants progrès dans les modes de cuisson. Deux autres vagues migratoires au septième et huitième siècle (à la Martinique, plage du Diamant, et en Guadeloupe au Morel).

 

                                       Ce qui est frappant dans cette production artisanale, c'est l'harmonie des formes et la richesse des ornementations : dessins géométriques gravés, incisions en lignes simples ou en arabesques, engobes colorés formant des motifs rouges sur fond blanc, parfois relevés de traits d'ocre. Souvent les anses représentent des têtes d'animaux, ou des têtes humaines, mais caricaturales (imitant des masques de danse).

 

                                       Et ce qui est très émouvant, lorsqu'on examine ces poteries, c'est de retrouver, saisies dans la terre cuite, les empreintes des doigts des ouvrières, et celles des outils qu'elles utilisaient : grattoir en bois, ou éclat de jaspe ».

 

                                       L'émotion de Charlotte était perceptible, non seulement dans les paroles qu'elles prononcaient, mais dans ses gestes mêmes.  En pétrissant l'argile, elle reproduisait devant eux les gestes que ces femmes Arawaks accomplissaient il y a moins de deux milles ans, elle les rendait présents. 
                                      Charlotte en était consciente, Casimir et Sophie le ressentait aussi.


                                      Casimir se souvint encore une fois de son ancienne religion. Il s'en était définitivement écarté, pensait-il, mais devait bien reconnaître l'extraordinaire force symbolique de nombreux rites chrétiens.
                                     Ainsi quand le prêtre, le chaman chrétien, prend l'hostie et dit : « Jésus prit du pain, et dit : ceci est ... ».
                                    C'est un moment où l'impérialisme du temps s'efface, laisse place à une autre perception de ce qu'est « le temps ».
                                   Casimir avait égalemnt perçu cela en travaillant dans « son jardin ».
                                   « Son jardin » n'était-il que son jardin ?
                                   N'était-il  pas plutôt celui que tous ses ancêtres avaient travaillé ?

 

                                  Ceci est tout aussi vrai pour une multitude d'autres actes, pour le boulanger qui pétrit sa pâte, le tailleur qui coupe un tissu, l'enseignant qui apprend à lire ou à compter à un enfant, l'astronome qui fait ses calculs (même si c'est maintenant avec un ordinateur) ou la femme qui lave les fesses de son bébé.
                                 Tous ces actes semblent enfermés dans un présent minuscule. Ils peuvent sembler répétitifs et peut-être même ennuyeux, quelconques, d'une grande banalité.
                                 Ils ne sont tels que par l'effet d'une certaine conception du temps qui voudrait que nous n'ayons de véritables rapports qu'avec les gens à qui nous pouvons serrer la main. Une telle conception est terrifiante car elle nous coupe de toute relation autant avec le passé (qui est mort) qu'avec l'avenir (où nous ne serons pas).

                                Une telle conception n'assure même pas une vraie relation dans le présent, car l'autre à qui je parle, et qui me parle, va partir.


                                Une vraie relation avec l'autre, tous les autres, ne peut exister que si elle est complètement dégagée de l'écoulement officiel du « temps », et donc de l'espace.
                               C'est du moins ce que pensait confusément Casimir, ce qu'il pressentait.

 

                               Les paroles de Charlotte le ramenèrent brutalement à l'instant présent. Le souffle de l'alizé aussi. Soulevant les fines branches des filaos, il éveilla un bruissement tellement particulier que par l'oreille seule il était possible de reconnaître quels étaient les arbres qui le produisaient. 
                           
                              Ce qui ne manqua pas de faire surgir en son esprit une nouvelle question : qui produisait ce bruissement si doux, si léger, et pourtant si puissant, si vaste ?
                              Etait-ce les filaos, ou était-ce le vent ?
                              Bon, il décida de réfléchir à ce délicat problème plus tard afin de donner toute son attention à ce que disait Charlotte.



                             « Les femmes Arawaks réalisaient aussi de nombreuses figurines, comme par exemple ce chien en céramique qui a été découvert dans l'île de Saint-Martin, et qui a été choisi comme emblème de cette île »



                                                                  

                              « Les Arawaks nous ont fourni de nombreuses indications sur leur vie par la poterie. Un peu aussi par les nombreux pétroglyphes qu'ils ont réalisés et dont la signification est souvent religieuse. Avez-vous vus les pétroglyphes des Arawaks ? ».

                              Non. Ils savaient bien qu'il y en avait de nombreux en Guadeloupe, dans le sud de Basse-Terre, et à Marie galante (dans la grotte des Galets et dans la grotte du morne Rita)). Ils avaient tardé à s'y rendre (comme de bons et disciplinés touristes auraient dû le faire) mais l'escapade dans l'île de saint Thomas avait ruiné ce projet. Heureusement la Bibliothèque de Charlotte possédait de fort belles reproductions.



                                                            

                    

                              Les pétroglyphes sont également présents en Martinique, sur une soixantaine de sites, et dans d'autres îles, dont Sainte Lucie et Saint Martin.


                             « Ce que je voulais vous faire comprendre, conclut Charlotte, c'est le caractère très évolué du peuple Arawak. Ils étaient des gens sages, paisibles, travailleurs et inventifs. Ils étaient des sédentaires, pacifiques, très hospitaliers. Et surtout ils vivaient en complète harmonie avec la nature.  « Arawak » pourrait signifier qu'ils sont nés des amours d'un couple d'aras, les plus beaux de oiseaux.


                             Ces gens là étaient tout simplement  heureux.

                             Heureux de vivre.
                             Heuireux même s'ils ne connaissaient pas l'écriture.


                             Or  leur bonheur allait être détruit »

 

 

Par clovisperrin
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Vendredi 10 juillet 2009 5 10 /07 /Juil /2009 08:34


          Je publie ce capitre 6 bis qui, de fait , double le 6, mais en est une version abrégée.

          Si quelqu'un a le courage de comparer le 6 et le 6 bis, et me donne son avis sur celui qu'il préfère, il aura droit à ma gratitude éternelle !

                        20- Le sapotillier




                            De toutes façons, les trois îliens ne passaient pas tout leur temps à lire ou à parler de leurs lectures. Ils  continuaient, jour après jour, à explorer l'île, à en dessiner la carte (ils avaient achevé d'explorer la partie sud) et à faire des découvertes. 

 

                                                    

                              C'est ainsi qu'à l'extrémité sud-ouest, juste après la barre rocheuse où avait trouvé refuge la bibliothèque, Sophie et Casimir découvrirent des arbres d'une taille moyenne, dont les branches inférieures, horizontales, portaient à leurs extrémités des bouquets de longues feuilles, de forme elliptique, avec à leurs aisselles,  à la fois des petites fleurs blanches, et des fruits ressemblant à des pommes.
                              L'un de ces arbres avait été abattu, sans doute par la foudre car le tronc était comme éclaté.
                              Ils rapportèrent un morceau du tronc et des fruits.

 

                             Charlotte, ravie de leur trouvaille, s'écria :

                             Mais cet arbre est un sapotillier !  
                             L'arbre au chewing-gum.
                          

                             Elle fut intarissable sur cet arbre exceptionnel. 
                             Sur son bois, d'excellente qualité.
                             Sur son fruit , la « sapotille »,
que l'arbre  produit toute l'année, sans interruption ( c'est l'arbre typique de « l'éternel été »).

                             Regardez  la chair de ce fruit : elle est translucide, un peu comme celle du kaki, mais elle est encore meilleure :
 fondante, juteuse, moelleuse, à la fois très sucrée et très parfumée.  




                             Un seul inconvénient : c'est un fruit intransportable, il faut venir le consommer sur place !
                             Vous avez de la chance d'être ici !

                            
Elle leur parla aussi de sa sève qui est un latex. 

                             Quand on la fait cuire, el
le se transforme en une gomme brunâtre qu'on appelle « le chiclé », et que vous connaissez sûrement ... non ?
                            Pourtant c'est avec le chiclé qu'on fabrique le chewing-gum. « Chiclé » est un mot aztèque, et il est peut-être à l'origine des mots « chique » et « chiquer » (« chiquer du tabac »). 
                            Le sapotillier est donc « l'arbre au chewing-gum ». On l'incise, pour récolter sa sève, exactement comme on fait pour les pins des Landes. Ou plutôt il « était » l'arbre au chewing-gum, car il est relativement rare et ne suffirait pas à la demande. Le chewing-gum est maintenant fabriqué avec des gommes synthétiques issues d'un mélange d'élastomères, de cires et de résines artificielles, autrement dit avec du pétrole.
                              S'il se fabrique encore un peu de chewing-gum à partir du chiclé, c'est pour le « haut de gamme » uniquement !

                               Il y a plus de 2000 ans, les Mayas mâchaient déjà le chiclé (mot qui se prononce « tchiclé »). Le sapotillier était d'ailleurs l'arbre sacré des Mayas (au Guatemala). Ils se servaient aussi du chiclé pour faire des balles à jouer.

 

                          « Je croyais, dit Sophie, que le mot chiquer provenait d'une onomatopée, imitant le bruit que l'on fait en mâchant.


                          - Possible, mais cela peut valoir aussi pour les Mayas quand ils ont nommé cette gomme qu'ils mâchaient « chiclé ».
                          Les Mayas n'étaient d'ailleurs pas les premiers à mastiquer ainsi des substances végétales : les hommes préhistoriques mâchaient déjà de la sève de conifères.

                          - Ils avaient donc besoin, eux aussi, de se défouler ?

                          - Peut-être, répondit Charlotte, qui ajouta :
                           Et en plus, nous brûlerons le bois, et vous verrez, ou plutôt vous sentirez : il dégage en brûlant une très agréable odeur d'encens .

 

                    



 

                                 21- Inflexible Charlotte

  


 

                       Casimir éprouvait une sorte de gêne vis-à-vis de Charlotte. 
                       Un de ses meilleurs souvenirs d'enfance était d'avoir, en 1937, visité à Paris l'exposition universelle où il avait été ébloui par les pavillons représentant les splendides colonies françaises.



 

                          Ebloui et tellement fier d'être français !
                          Fier que la France « possède » toutes ces belles colonies.
                          Fier de voir tout ce rose s'étendre sur la carte du monde, proclamant ainsi la grandeur de la patrie, et de son merveilleux Empire !
                          Et sonnez trompettes et battez tambours !


                           La décolonisation avait ruiné ce glorieux édifice, engendré regret et déception, sans toutefois supprimer la fierté qu'il éprouvait encore maintenant, mais comme en secret.


                           Or, par sa seule présence, il lui semblait que Charlotte lui adressait un reproche silencieux. 
                           Elle lui avait déjà fait perdre, sans le savoir, l'adoration béate qu'il éprouvait pour la poésie de Heredia.
                           Elle allait maintenant lui ouvrir les yeux sur la réalité historique.  

 

                           Sans avoir l'air de rien, au cours d'une conversation, Charlotte posa une question  : 

                          « Quand l'Amérique a-t-elle été découverte? » 

                          Cette question s'adressait autant à Casimir qu'à Sophie.

                          Sans méfiance, Casimir répondit : « En 1492 ».


                          « Et bien ça, c'est révoltant ! S'écria Charlotte. 
                          Quand vous dites cela, c'est comme si vous effaciez le fait que, sur ce continent aussi, autant que sur le vôtre, vivaient des êtres humains depuis des milliers d'années ! »


                           Casimir, dont l'esprit était un peu lent, crut bon de dire :
                          « Oui je sais que les Vikings ont découvert l'Amérique bien avant Colomb ....

                          - Je me moque bien de savoir que les Vikings, ou d'autres, sont venus avant....!  Lui rétrorqua Charlotte.

                          Ce que j'essaye de vous dire c'est que des gens, de véritables êtres humains, aussi humains que vous les Européens, existaient là, vivaient là !
                          Et en affirmant que l'Amérique a été découverte en 1492, vous les tenez tous pour zéro !
                          L'Amérique a été découverte quand ces premiers hommes sont arrivés sur le continent, et la seule chose qui puisse être dite, c'est qu'en 1492, Christophe Colomb a découvert un continent, qui était déjà habité, et dont les Européens ignoraient l'existence.
                         Ce n'est pas du tout pareil ».


                            !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

                        Casimir pensa soudain à Tobie.
                        On raconte dans la Bible  que des écailles tombèrent de ses yeux.               
                        Casimir eut la même impression.
                        Lui apparut soudain en pleine lumière l'étrangeté de dire qu'en 1492 un continent fut découvert, et non pas un peuple
                        La seule chose qui importait pour les Européens, c'était donc le territoire, le sol, les richesses  dont ils allaient s'emparer !
                        Si des gens vivaient en cet endroit...c'était secondaire, et simplement un peu gênant,  mais on allait les écarter sans problème !
                        On était pas venu là pour faire leur connaissance !

 

          

 

                       « Comment se déroula exactement le tout premier contact ? reprit Charlotte. Imaginez.....

                        Le 12 octobre 1492 Christophe Colomb arrive sur une île.
                        Les habitants de cette île, voyant ces étranges bateaux, qui leur semble être d'énormes maisons, sont émerveillés et se précipitent, se jettent à l'eau pour accueillir les voyageurs.




 

                        Ce que Christophe Colomb lui-même a écrit à propos de cette rencontre extraordinaire fait frémir :


                       « Ils nous apportèrent des perroquets, des ballots de coton, des javelots et bien d'autres choses, qu'ils échangèrent contre des perles de verre et des grelots.
                           Ils échangèrent de bon cœur tout ce qu'ils possédaient.
                           Ils étaient bien bâtis, avec des corps harmonieux et des visages gracieux [...]
                           Ils ne portent pas d'armes, et ne les connaissent d'ailleurs pas, car lorsque je leur ai montré une épée, ils la prirent par la lame et se coupèrent, par ignorance.
                           Ils ne connaissent pas le fer.
                           Leurs javelots sont faits de roseaux.»

                           Et écoutez bien la suite de ce que Christophe Colomb  écrit alors :
                          « Ils feraient de bons serviteurs.
                     Avec cinquante hommes, on pourrait les asservir tous et leur faire faire tout ce que l'on veut. »
 

                           Vous avez bien entendu !
                           Il ose dire, à propos de ces gens qui viennent à lui sans méfiance, qui apportent aux marins de l'eau fraîche, de la nourriture, des cadeaux, il ose penser et écrire ces mots terribles : 

                          « Avec cinquante hommes,

                             on pourrait les asservir tous » 
!


                           Colomb écrira plus tard :
                          « Dès que j'arrivais aux Indes, sur la première île que je rencontrais, je m'emparais par la force de quelques indigènes, afin qu'ils puissent me donner des renseignements sur tout ce qu'on pouvait trouver dans ces régions ».

 

 

                            Tout dans la façon que vous, les Européens, avez de parler de cette « découverte » de l'Amérique, reprit Charlotte, est révoltant.
                           Vous avez cru arriver en Inde, soit : chacun peut se tromper.  
                           Mais l'erreur une fois reconnue, vous avez continué à parler des « Indiens », pourquoi ?
                          Cela a été à moitié corrigé plus tard quand a été inventé le terme d' « Amérindiens ». Mais c'était uniquement pour la forme : ces gens sont restés des « Indiens », considérés par vous comme le sont  les mauvaises herbes  d'un jardin ».


                           Sophie jeta un bref coup d'œil à Casimir, mais tous deux restèrent silencieux.

 

                         Charlotte leur dit alors :
                        « Moi, je vais vous parler des Arawaks ».




                      22- Les Arawaks





                        Charlotte l'avait dit à Sophie : elle était une Arawak.

                         Nom plein de mystère pour Sophie et Casimir.

 

                        Carlotte leur dit :
                        « Je vais vous faire voyager dans l'espace et le temps.

 

 

 

Dans l'espace d'abord.

 

                         Nous allons survoler la grande forêt amazonienne, plus spécialement sa partie nord qui est actuellement le Venezuela. Vous voyez ce fleuve : il a plus de 2.000 kilomètres de long, c'est l'Orénoque. Il est la colonne vertébrale du Venezuela.



                        C'est le troisième fleuve du monde par son débit (33.000 m3/seconde) après l'Amazone et le Congo. La superficie de son bassin dépasse celle de la France. Il se termine par un delta aussi grand que la Belgique. Le fleuve se divise en des bras innombrables avant de rejoindre l'Atlantique dans une immense embouchure où se trouvent dispersées une multitude de petites îles.

 

                         C'est dans l'une de ces îles que Daniel Defoe a fait vivre durant 28 années son héros Robinson Crusoë.          

 

  

Dans le temps maintenant.

 

                         Remontons mille ans avant notre ère.

                         A cette époque, sur les grands plateaux andins, de grandes civilisations se développent et vont produire des architectures étonnantes.

 

                         Mais zoomons sur la forêt tropicale qui borde étroitement les eaux limoneuses du grand fleuve Orénoque et des multiples affluents qui le rejoignent.

                         Nous apercevons de petits villages. Des gens s'affairent sur des pirogues.

                         Zoomons encore pour regarder de plus près ces gens.
  

 

                          Manifestement leur mode de vie est très « primitif ». Ils ne connaissent pas les métaux, se taillent des outils de pierre ou d'os, ou d'arêtes de poisson.

                          Ils se nourrissent surtout de poissons et de petits gibiers.        

                          Pendant que les hommes vont chasser ou pêcher, les femmes récoltent dans la forêt de jeunes racines, des tubercules comestibles, des cœurs de palmiers, des graines et des fruits.  Elles récoltent aussi du miel sauvage. Et elles font la cuisine.   
                          Ces populations sont encore à l'âge néolithique.

        A l'époque moderne, des populations vivent dans des conditions presque similaires dans les zones les plus reculées des forêts brésiliennes ou guyanaises.   
        

                                  

               On qualifie ces populations d'« indiennes », ou d'« amérindiennes ».

               Mieux vaudrait dire qu'elles sont « amazoniennes ».

               Ce sont des « Arawaks ».

               Ils cultivent du manioc sur brûlis, ce qui les force à adopter une vie nomade en n'établissant que de petits villages provisoires autour desquels ils créent des jardins pour faire pousser quelques courges, des haricots.

En fait ils dépendent surtout de la pêche et de la chasse pour se nourrir.

 

               Or voici : quelques siècles avant notre ère, il se passa quelque chose de particulier.  

 

 

               Ces gens montèrent dans leurs pirogues.

               Non pas pour aller à la pêche.
               Ils partaient avec tout ce qu'ils pouvaient emmener.  
               Ils descendirent le fleuve.
               Etaient-ils chassés, refoulés par des tribus plus puissantes ?
               Peut-être. 
               Ou bien est-ce seulement leur vie qui était devenue plus difficile ?


               Ils vivaient dans ces forêts depuis au moins 5000 ans, mais leur situation avait progressivement changé.
               Au tout début, ils se livraient exclusivement à la chasse et cela suffisait largement pour les faire vivre. Le gibier abondait, et pas du petit gibier, mais de très gros mammifères : des sortes de « paresseux », mais énormes, du genre de ceux qui mangeaient les oranges des Osages en Amérique du nord, et également des tatous géants.  Mais ces magnifiques animaux avaient disparu et ils devaient se contenter de chenilles, de vers palmistes, de termites. 
                Alors ils décidèrent de partir.

 

 

 

                Leur émigration  se réalisa par vagues successives.
                Arrivés dans le delta, cet immense et inextricable labyrinthe de canaux entourant de vastes zones humides, de nombreuses îles s'offrirent à eux. Ils s'y installèrent.

                Certaines étaient déjà habitées par les Waraos, une autre ethnie qui vivait là depuis peut-être 5000 ans, mais la plupart étaient inoccupées. Ils y construisirent des maisons sur pilotis. Les Waraos leur apprennant les techniques de pêche et de navigation.

                Pour dormir, il leur fut difficile de se faire des couches de feuilles et d'herbes sèches comme ils le faisaient dans la forêt, à cause de la trop grande humidité, alors ils inventèrent le hamac.
                De chasseurs qu'ils étaient, ils devinrent pêcheurs. Les poissons étaient là en abondance, et de même les coquillages. Des lamantins vivaient en grand nombre dans les eaux côtières, ainsi que des tortues marines.


 

                       

 

 

               D'autres pirogues arrivèrent, avec de nouveaux émigrants.

 

              - Des « boat people » en quelque sorte, remarqua Sophie.

              - Non, pas exactement, car ce n'était pas des individus qui tentaient leur chance en payant leur passage, mais des communautés entières qui se déplacaient par leurs propres moyens.

               Ces nouveaux émigrants traversèrent le golfe de Paria, installèrent leurs villages sur les bords de ce golfe, puis sur la côte et dans la forêt proche de la côte, également  dans l'île de la Trinité (qui ne s'appellait bien sûr pas encore comme ça !).

 

               Lorsque de nouveaux groupes arrivèrent à leur tour, ils s'en allèrent encore un peu plus loin, pour peupler l'île de Tobago, puis celle de Grenade.

 

              Vivant au contact de la mer, les Arawaks devinrent de meilleurs marins, apprirent à construire des embarcations  peuvant faire plus de quarante mètres de long.  
              Ils s'enhardirent et  remontèrent plus loin vers le nord. Rencontrant les îles Grenadines, sèches et arides, ils ne s'y arrêtèrent pas, mais allèrent peupler l'île Saint Vincent et un peu plus tard l'île Sainte Lucie.

 

              C'est un peu avant le début de l'ère chrétienne qu'ils s'installèrent en Martinique.

 

               Au cours des siècles suivants, ils occupèrent les îles qui se trouvent encore plus au nord : la Guadeloupe, Marie Galante, Saint Kitts, Antigua, Saint Martin, pour atteindre enfin une grande île : Porto Rico, vers l'an 200 de notre ère, et peu après les îles Vierges.

 

 

 

               - Alors ils sont peut-être venus dans notre île ! s'écria Sophie.


               Un instant Charlotte sembla hésiter avant de répondre à cette question, comme si elle ne voulait pas révéler un secret. Puis elle dit simplement :

               - C'est possible.

 

 

 

 

               Entre 300 et 1000 de notre ère, les Arawaks vont encore étendre leur territoire en occupant  les trois autres îles des Grandes Antilles : la Jamaïque, Hispaniola (qui deviendra Haïti et la République Dominicaine) et Cuba. Également les îles Bahamas.

 

 

               - Mais ces îles, où ils s'installent, ne sont-elles pas habitées?


               - Si, les Grandes Antilles ont déjà des habitants, surtout Hispaniola et Cuba.
               Ce sont des populations troglodytes, les « Ciboneys ».

               Venus eux aussi d'Amérique du sud, ils vivent là depuis 3500 ans avant JC. « Ciboney » est un mot arawak qui signifie « ceux qui habitent dans des grottes ». Les Ciboneys sont les représentants d'une civilisation plus ancienne, paléolithique. Ils ne vivent que de la cueillette, de la chasse et de la pêche, ne cultivant pas du tout le sol.

 

                 - Et ils vont être chassés par les Arawaks !


                 - Pas exactement.
                  Ils ne sont pas très nombreux et ne constituent pas une société bien organisée. On ne peut dire qu'ils peuplent véritablement ces grandes îles.
                   Pour une part ils vont être relégués dans des régions retirées de ces îles, mais pour une autre part, ils vont se mêler aux Arawaks pour constituer une ethnie métissée, qui va être appelée Taïnos par les Espagnols quand ils arriveront sur Hispaniola (Taïno étant un mot Arawak signifiant « bon » ou « noble »).

 

                   Au terme de cette expansion, les Arawaks (les « Taïnos » dans les Grandes Antilles) occupent un très vaste espace qui, non seulement comprend tout l'arc antillais (étendu de plus de 3000 km du nord au sud) y compris les Grandes Antilles, mais qui s'étend, vers l'ouest, jusqu'aux contreforts de la cordillère des Andes, vers le nord jusqu'en Floride et aux îles Bahamas, et vers le sud, tout le long de la côte Est de l'actuel Brésil.

 

               

 

 

Par clovisperrin
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